A Bart et Consorts
La ruse souscrit clairement à l’allusion - l’impasse tisse la manigance. Comment scinder ce que l’on peut réunir ? Et pourquoi
réfractaire l’inverse parcourt les miasmes ? Le mobile filtre l’utilitaire risque. La caricature est l’éloge du caractère - le ventre ingurgite le gouffre de l’icône.
De plus en plus déchirée, la distance s’accroche à l’appétit et encaisse futile. L’erreur enchevêtre la pieuvre. Comment changer
de voie et ouvrir de multiples combinaisons ? Mieux répartie, la matière et la conséquence croissent faisant face à la réserve mûre. L’équation confie le dénuement au bouclier. Clivage, une
version, ne conclue, aveu de bataille, accroche l’éclat des territoires.
Le caporal ânonne et exhorte ses troupes à dévaster le tableau. La disposition tient lieu de lutte. Les vains espoirs sont comme
des maquettes, trop fragiles et sujets au confinement précieux. Les entraves couronnent la fuite probante. Les enceintes altèrent le tangible. Le pourcentage piaffe parmi les fracas.
Zachary Lusten
Le 28 janvier 2011
- Enfin seule… soupire-t-elle, posée douillettement sur son canapé, lisant un roman à l’eau de rose, profitant de cette soirée.
Ses filles sont chez mamie ; lui ne rentre pas, il rejoint dans un bar quelques amis.
- Cela fait bien trois semaines que je n’ai pas eu un moment à moi !
Elle zyeute autour d’elle.
Tout est calme.
Furtivement, à pas de loup, comme si quelqu’un pouvait la surprendre, elle va chercher une glace au frigo.
Elle se rassoit, étend ses jambes sur la table basse, pousse un soupir...
Elle tombe de sommeil…
Aller dormir ?
Puis quoi encore !
Pour une fois qu’elle a la maison pour elle !
Le téléphone sonne. Elle souffle de dépit :
- Pas moyen d’être tranquille, ça doit être lui, encore, je l’entends d’ici :
« Allô ! Ma chérie, euh ! C’est juste pour te dire de ne pas t’inquiéter, je rentrerai plus tard que prévu… Je t ‘aime… »
Paresseusement elle se lève, va jusqu’au téléphone, décroche.
Une voix inconnue de femme :
- Bonsoir…Madame…
Elle est surprise…il est tard…Son pouls s’accélère un peu, instinctivement, ses mains serrent le téléphone, elle se ressaisit :
- Oui c’est moi…
La phrase tombe :
- C’est l’hôpital Chançot…
Son corps se raidit, elle ne sent plus ses jambes, elle sent sur sa nuque un poids immense, elle ne peut parler, sa gorge est sèche soudain, elle ne comprend pas encore pourtant ce qui se passe, elle articule difficilement :
- Oui, c’est pourquoi ?
Pas plus. Les mots ne lui viennent pas…
L’autre est calme, elle dit
- Je suis désolée mais…
Les mots résonnent, sa peur prend forme, elle attend, elle sait déjà…
- Votre mari a eu un accident…
C’est dit.
Les mots.
Ceux de tous les jours qu’on entend aux infos, qui d’habitude ne l’atteignent pas, prennent maintenant leur indicible valeur.
Ces mots inoffensifs qui sortent de la nuit pour devenir atrocement eux-mêmes.
Elle n’en veut pas.
Elle sent monter en elle une haine profonde pour ces mots et celle qui les a fait entrer de force dans sa vie. Alors elle les combat avec d’autres mots, des mots à elle, plus forts, plus justes, indestructibles.
- C’est une erreur ! C’est impossible ! Enfin…Comment ? Qu’est-ce que vous dites…
Mais l’autre se défend, elle ne lâche pas prise :
- Je suis navrée, Madame… pouvez-vous vous rendre sur place ?
Elle ne maîtrise plus ses mots, ils sortent de sa bouche :
- C’est grave…Que s’est-il passé, il va bien ?
L’autre, l’ennemie, ne veut rien dire :
- Il faut que vous veniez, on s’occupera de vous sur place, les médecins vous en diront plus.
- Je viens tout de suite…
Elle raccroche.
Elle n’est plus elle-même, elle cherche ses clés, puis se rend compte qu’elle n’est pas habillée, elle se trouve moche dans la glace...Il faut qu’elle appelle, mais qui ? Pourquoi ? Elle est seule : son regard fixe la glace fondue sur la table, nettoyer ? Non ! S’habiller, que s’est-il passé ? La voiture, les clés, tout s’embrouille…
Une fois dans la voiture ses mains agrippent le volant, elles sont humides, elle les essuie sur son pantalon.
- Ils ne m’ont rien dit, pourquoi ? Me rassurer ? Pourquoi ne m’ont-ils rien dit ?
Tout va trop vite.
- Il ne roule pas vite…et si c’était un chauffard qui l’avait renversé…Pourquoi ils ne m’ont rien dit ? Et les enfants ? Pourquoi faut-il que ça m’arrive à moi… Non, la voix était calme, cela ne doit pas être grave…calme ? Peut-être pour ne pas m’affoler. Et il fait quoi devant, lui ? Bouge-toi ! Les enfants…Pourquoi elle ne m’a rien dit.
L’hôpital.
Toujours cette odeur bizarre de médicaments, ces couloirs oranges et brillants, ces infirmières qui papotent comme si de rien n’était, ces gens à moitié endormis sur des sièges…
- Oui, bonsoir… non… mon mari… on m’a prévenue il y a un quart d’heure. Que je me calme ? On ne m’a rien dit…Je sais pas… Que je m’assoie ? Vous vous fichez de moi ! Quoi ! Un responsable va venir…Que j’arrête de crier ? D’accord, d’accord…
Elle s’assoit.
Elle réalise enfin ce qui se passe…
Les minutes sont insupportables…
Elle fouille dans son sac, cherche à concentrer son attention sur autre chose, comment le pourrait-elle ? Un magazine… Le mariage d’un prince…Qu’est-ce qu’elle en a à foutre ? Elle se lève, tourne en rond, elle est à l’agonie, ne pas savoir est la pire des choses.
Un médecin arrive, il a l’air grave.
Le silence...
Dans son visage elle ne décèle aucune émotion, il est calme, lui demande de s’asseoir, elle refuse.
Et puis viennent les mots, ces mots qui la déchirent mais qui ne sont pas encore réels :
« Hémorragie cérébrale…Condoléances… »
Maintenant le médecin s’est tu, il la regarde sans rien dire…
Que dire pour apaiser un être qui en un
« Hémorragie cérébrale… Condoléances… »
Maintenant le médecin s’est tu, il la regarde sans rien dire…
Que dire pour apaiser un être qui en un instant a tout perdu ?
Que dire pour combler ce gouffre immense dans lequel il tombe ?
Que dire ?
Quand il n’y a rien à dire…
***
O Portes sombres et fêlées,
portes du fleuve de nuit !
Entremêlée de carillons,
j’écoute vague vos murmures.
***
Vos portes épouvantes, ô nuit,
Aveugle
dans l’étreinte que je vois,
corps à corps du jour et de la nuit.
***
Dans les champs de nuit bleue
coulent tes heures vécues.
Son chant l’enveloppe d’épis.
***
Cette sensation d’être noyé dans la masse, pris au milieu des cris, et de devoir crier plus fort pour
émerger du magma des autres
N’importe quoi ! Idée individualiste ! Nous sommes mais si pauvres et si seuls, sans
unisson
Discordants solitaires pétris de mauvais rêves…
Autres qui labourez le vaste champ de nos solitudes
Faites donc germer l’espoir !
En grandes pompes
s’il vous plait ! Vidangez-nous de ces jours sombres
Faites valser les
abat-jours, œillères de l’éclat divin
Mangeons l’altruisme en grappe en rendant grâce au son ténu de nos souffrances et de nos
joies
Celles qui nous ont forgés
Celles qui vont
marquer nos rides
Tous ces traits autour des yeux du rire, et le soucis en barre au-delà des sourcils, et qui
seront notre livre vivant des heures encore chaudes où le visage en vie s’expose à tous les temps
Où quand le cri des sans-prophètes jaillit des larmes et que le monde exploite nos
continuations
Où quand la vue des îlots de sérénité nous aura collé l’âme aux fesses pour ne plus se
départir des astres des autres qui nous rendent heureux
Et j’aurai vu la mer se glisser sur nos âges, et j’aurai vu la terre nous accepter dans sa
révolution – la première qui fut, la dernière qui sera
Quand les fientes du ciel sèmeront des nuages – Quand de ses brumes noires l’histoire acclamera la
fin des hommes – Restera le souvenir des pierres qui, un jour peut-être, furent taillées, signifiant la beauté de nos mondes enfin morts
Rotonde idée du ventre ensemencé d’enfance
Forteresse d’amour, enceinte insouciante
La terre accouchera d’un songe à son image
Soudain il ouvre les yeux !
- Vous êtes formidables…Vous êtes sublimes !
Il ne les supporte pas ces jeunes premiers qui ont le charisme d’une huître et qui murmurent des paroles mielleuses, la voix tremblante, les yeux mouillés…
- L’amour, l’amour, ils n’ont que ce mot à la bouche…
Et ces chanteurs qu’on voit depuis vingt ans…dont le seul mérite est de se casser la voix pour faire hurler quelques pisseuses de douze ans…
Lui, qu’est-ce qu’il en a à branler de ça…Après le boulot il rentre, crevé. Et c’est pour voir ces connasses se pavaner en petite tenue.
Et c’est pour voir ces soi-disant intellectuels qu’il ne peut pas encadrer s’asseoir autour d’une table et discuter.
De quoi d’ailleurs ?
Du dernier film de celui-là, du prochain livre de l’autre, de politique…
Plus ils expliquent, plus on n’y comprend rien.
Le costard de droite détruit les arguments du costard de gauche « à coup de oui mais vous » en quatre-vingt un… vous en quatre-vingt quinze… blablabla et blablabla et blablabla…
Mais qui sont-ils, au fond, ces gens qui font la pluie et le beau temps à la télévision ?
Ils ont chacun leur rôle à y jouer : la potiche sympa, le philosophe et l’autre comique à la noix qui n’est là que pour sortir une vanne, un jeu de mots minable.
Et ça parle au nom de la France !
- Le peuple français veut ceci… il ne supporte pas ça…
Qu’est-ce qu’ils en savent ces cocos ?
Et puis y a les jeux où l’on gagne du pognon avec des questions à la con.
A quoi ça sert de connaître la capitale de la Namibie si on n’y est pas allé ?
De savoir la date de publication des Fleurs du mal si on ne les a pas lues, enfin…
Ceux qui l’énervent le plus ce sont ces parasites qui fleurissent autour des grandes causes, qui n’ont d’existence qu’à travers elles : cette mémère, chanteuse périmée qui lutte contre le sida et puis ce grassouillet qui récolte des pièces…
Ce sont toujours les mêmes phrases : nous avons besoin de vous…
- Oui, mais de nous, qui s’en soucie ?
Il n’a même plus la force de s’énerver. Il est là, les yeux dans le vide, le pouce qui gigote sur la télécommande.
Les images défilent, les mots ne l’atteignent pas :
- Travailler avec Luc c’était extraordinaire…
- Un attentat sanglant a touché ce matin très tôt le centre de Bagdad… les autorités américaines comptent…
- On est déçu bien sûr mais les gars se sont bien comportés, on a fait notre match là…
- Je suis né en 1854 dans une petite ville du nord de la France. Mon père est parti dans les colonies... très tôt je compose mes premiers poèmes qui parlent de l’errance… je suis ?
- Pour un lavage étincelant…
- Je suis, je suis…
- Luc m’a montré le scénario, c’était magique ! J’avais l’impression que ce rôle avait été écrit pour moi et quand…
- Arthur Rimbaud ! Oui, Pascal, c’est gagné !
- Le deuxième vous est offert…
- Demain les Verts joueront leur…
- Mais si…
- Bonsoir et à demain…
***
Elis
Comment dire ces mots
passés dans la vision commune
puis vivre ensemble désormais.
***
Ainsi je marcherai
au rythme de mes pas
comme aux sabots de bœufs
lourds et bourbeux.
Il n’y aura ni temps ni lieux,
que l’ordre des pensées.
***
Je tairai vos nuits
bouche close
(dedans le parloir noir
où guérissent les mots)
rares déjà,
comme un divin passé.
***
