Elle vit de vertiges.
Suspendue
Comme une longue tige
Aux nues !
Artiste,
Elle écrit quelques textes
Lyriques,
Prétextes,
Mélanges d’amour et de sexe !
Elle se dit originale,
En proie
Aux élucubrations vénales
Et croit
Etre une femme libre
Sans port
En traitant la masse virile
De porcs !
Elle mélange volontiers
Les noms
Liberté, sexualité
Et son
Verbe sonne parfois
Original
Quand elle mêle orgasme et voie
Vaginale.
Pourtant, ses monologues n’ont rien
De très nouveau ;
Même quand elle en vient
A parler du clito.
Elle voudrait assassiner tous les tabous
Comme en son temps Clio…
Allons ! A chacun son ragoût.
Elle fait sa petite vaisselle
Dans sa cuvette féministe…
Je suis artiste
Dit-elle
Et c’est bien pour cette raison
Qu’elle ne se rase plus
Il arrive tremblant. Il sait l’effet que les premières gorgées vont lui faire. S’oublier à tout prix, s’oublier…Il se dit que cette fois ce sera différent, qu’il boira raisonnablement.
Il trempe ses lèvres dans le liquide, il savoure de petites gorgées. Il sait qu’il se retient.
Il recommande un verre… après tout, cela ne peut pas lui faire de mal…
Son palais s’assouplit, sa gorge retrouve de son humidité, c’est tout son être qui se détend. La fumée est moelleuse au contact de l’alcool…S’oublier…y croire à nouveau…rêver même. Pour Didier avec un verre tout redevient possible, l’avenir n’est plus ce gouffre immense où il s’enlise quand il est sobre. L’avenir…demain…demain…oui !
Si seulement tout était différent, s’il avait eu quelque chose à faire de sa journée, il n’aurait pas bu, il en est sûr, il le sait, se le dit, s’en persuade. Et puis quoi ! Ca fait une semaine qu’il n’a rien bu. Cette fois-ci ce sera différent.
La chaleur monte dans sa tête ; ses yeux le piquent un peu, sa main gauche palpe ses joues :
- La même chose, s’il vous plaît !
L’heure tourne… il est bien…La musique s’égrène, il regarde autour de lui. Il n’est pas seul à boire. Un gars au comptoir a l’air bien éméché déjà, ça le rassure. Il se prend à sourire, à dire un mot gentil à la serveuse qui pose sur sa table des cacahuètes. Voilà une semaine qu’il ne s’était pas senti aussi serein. Il est bien…l’avenir…demain…
- Décidément, la cigarette avec l’alcool, c’est incomparable !
Il écoute en lui monter l’effet du Whisky, son corps semble redevenir lui-même, c’est étrange cette sensation. Mais plus il boit, plus il a envie de boire et plus il boit, plus il boit vite…Trois, quatre, cinq verres… Il n’est jamais rassasié. Il se laisse aller, on verra bien demain, demain…Il se lève ! Va aux toilettes, sa démarche est moins assurée. La glace…ses yeux ont changé, son visage n’est plus le même…il ne pisse pas droit…
Il est seul, il se sent seul.
Tout à coup ses démons ressurgissent… vagues, informes. C’est tout le poids de la réalité qui pèse sur lui : son travail, ses rancœurs, son impuissance face à la vie. Mais il est saoul et il balaye tout ça d’un rien à foutre solennel suivi d’un rot.
Vers vingt heures le spectacle est fini. Il ne sent plus son corps, les pensées brouillées se succèdent, il a envie de parler mais il est seul.
Le visage de Florence flotte dans son esprit entouré de celui d’autres femmes. A la dérive, il cherche tant bien que mal à se lever, à bouger sa carcasse.
Il s’éveille le lendemain. Comment est-il rentré chez lui ? Il ne s’en souvient plus.
Sa gorge est effroyablement sèche et âpre. Les flashs se succèdent : le bar…le whisky…En se levant il voit une pizza sur la table, à peine entamée… ça lui revient… il l’a achetée en rentrant…
Il fouille dans ses poches. Elles sont vides ! Il a honte de lui, tellement honte !
Une douche… ça va déjà mieux, il y pense un peu moins. Il se persuade que ce n’est pas grave… La journée est foutue. Il va faire des courses, rachète un pack de bières, c’est le seul moyen d’émerger, pense-t-il.
Et puis ce n’est pas grave, demain…demain…demain…
A l’adolescence, petit et boutonneux, il n’avait d’autre choix que d’étudier, il n’y avait qu’en classe qu’il se sentait à l’aise, sûr de lui. Il levait le doigt à tout bout de champ et il aimait sentir sur lui l’œil admiratif, envieux, moqueur de ses camarades quand il répondait à une question. Peut-être était-ce le seul moment où on l’écoutait parler. L’adolescence est une étape charnière de la vie, chacun a son domaine de prédilection où il excelle et de celui-ci naît son identité, son moi futur. Pour certains c’est le sport, pour d’autres les filles, pour Dimitri c’était ce que tout le monde avait délaissé : l’organisation de la vie au lycée..
Peu à peu, Dimitri ne fut pas rassasié par son statut de président des Lycéens, il s’engagea en politique, il choisit la Droite ; l’inverse eut été possible, seulement le siège du parti était plus près de chez lui. Au fond, pour lui, les idées, les valeurs, comptaient moins que l’action qui était son faire-valoir et puis chaque idée se défend. L’important n’est pas l’idée mais la façon dont on la présente, la lutte par la parole contre son adversaire. Dimitri se flattait de pouvoir du jour au lendemain défendre avec sa verve grandiloquente n’importe quel point de vue.
Il prit au fil du temps de l’assurance, rencontra une famille, des gens qui l’aimaient, qui ne le jugeaient
pas sur son apparence, son nez pointu, sa petite taille. Il parlait, on se taisait ; il sentait pour la première fois de sa vie qu’il attirait l’attention, que sa parole avait de
l’importance, et puis… il y avait les applaudissements…Il n’en était jamais rassasié.
Il gravit les échelons, il devint maire, « la personne la plus importante de la ville » se disait-il. Il éprouvait un plaisir proche de la jouissance à voir de belles jeunes femmes le saluer, lui sourire, lui obéir, le courtiser. Quand il passait dans sa voiture, il demandait souvent à son chauffeur de s’arrêter devant un bâtiment en construction où des hommes robustes, le torse nu, bétonnaient, parce qu’il en avait simplement donné l’ordre, une allée de la ville. Il se sentait aimé, respecté, il était maintenant quelqu’un, pourtant il n’était pas rassasié.
Il ne pouvait se contenter de celui qu’il était devenu : il voyait plus loin, plus haut. Sa soif à peine étanchée, il se sentait de nouveau asséché ; une soif brutale s’emparait à nouveau de lui. Il réclamait une reconnaissance unanime, il devint député, puis ministre. Le soir, seul, dans la pénombre de sa chambre il essayait de se persuader du bien-fondé de son action, de la légitimité de ses combats, il se parlait à lui-même :
- Tu n’agis pas pour toi, mais pour le bien de tous, de ton pays !
Pourtant, lui qui arrivait si bien à convaincre les foules, n’arrivait pas à se convaincre lui-même. Il savait que ses émotions le guidaient, et qu’au fond la politique n’était pas une lutte d’idées, mais un combat entre les hommes qui les défendent. Un combat égoïste, où l’envie, la convoitise, la rancœur gouvernent la raison.
Tout lui sembla peu à peu dérisoire, l’argent, les femmes étaient des biens insignifiants comparés au privilège d’exercer le pouvoir. Le pouvoir : être l’égal de Dieu, régner sur la vie qui bourdonne tout autour, tirer les ficelles qui agitent les marionnettes.
Pourtant… il n’était pas rassasié.
Sur l’onde grasse où coulent les remords,
Deux cadavres rôdaient
En hurlant à la mort
Des plaintes érodées.
Ils n’avaient plus visage humain,
Et, ces deux amas hérétiques
Tentaient en vain de se prendre la main
Avec des sursauts frénétiques.
Une fragrance de tristesse…
Sur la berge des résédas mélancoliques
Donnaient une tonalité lyrique
A cette fresque stupide et grotesque.
Point d’ombre, pas de promeneurs,
Sans doute, s’étaient-ils tous défilés.
Au loin, l’éternelle clameur
Des paysans piochant le sang des terres
Abrutissait les corps martyrisés.
Ces sombres désossés
N’ont laissé qu’une fausse empreinte
A ma mémoire moribonde,
Aussi, depuis, ai-je en horreur les choses saintes,
Les amoureux meurtris
Et les larmes d’alcool putrides
Qui coulent de leurs paupières immondes.
D’où vient ce mot ? Il n’en saura jamais rien.
Mais ce qu’il sait, c’est qu’il y a le mot « usure » dedans.
« Le pouvoir aux ouvriers…».
C’est une belle utopie qui fait trembler les patrons… S’ils savaient !
Au fond, ce qu’ils veulent, les ouvriers, c’est simplement ne plus travailler.
L’aube... le brouillard épais... de loin on entend déjà le bruit des machines, régulier, abrutissant, qui s’égrène comme une musique infatigable. Les hommes sont là, fidèles au poste, en bleu. Chacun connaît sa tâche : comment pourraient-ils ne pas la connaître ? Elle est la même depuis vingt ans !
La chaîne avance, elle ne s’arrêtera jamais. A part, bien sûr, si quelqu’un se prend le doigt dans un des rails. Depuis vingt ans, ils sont nombreux à s’être estropiés. Un accident, enfin, pas toujours…
La chaîne avance…Le contrôle... la soude du circuit électronique, le contrôle encore... l’ajustage du joint, c’est con, il n’y a pas à réfléchir.
Alors, debout, lui et les autres pensent à leur vie qu’ils perdent, qu’ils gaspillent pour gagner leur croûte.
L’usine c’est un lieu cruellement masculin.
Ici, même les femmes ressemblent aux hommes, elles parlent comme eux.
Un lieu asexué, les ouvriers en bleu, les contrôleurs en jaune.
A midi, tout est bon pour boire un coup : un anniversaire, un départ à la retraite... et puis il n’y a pas besoin de raison, l’usine suffit.
L’évasion…
Les premières gorgées d’alcool…la vie reprend le dessus, les rêves, les illusions.
Les machines se taisent, la parole est aux hommes.
Ils parlent fort avec des gestes. Parfois on en vient aux mains. L’alcool…
Et puis il y a la lutte qui résonne comme un cri dans la nuit.
La manifestation, l’impression de force, de tous ces corps serrés les uns contre les autres et qui entonnent d’une même voix des chants auxquels ils croient encore, mais plus vraiment… La lutte, histoire de prendre du bon temps, de s’accorder quelques jours de congé à l’usine.
Ils installent des tables.
La télé a depuis longtemps remplacé les jeux de cartes, plus conviviaux…
Les hommes se remplissent la panse pour vider leur esprit.
La lutte...
La chaîne avance,
La lutte…
Une éclipse dans une vie de travail qui toujours reprend le dessus.
« L’usine »d’où vient ce mot ? il n’en sait rien.
Dans un tiroir de son bureau, il regarde souvent ce petit bout de papier où il a écrit sa démission.
Un jour il s’en ira, ou peut-être que l’usine fermera ses portes avant ?
