Je devais embarquer dans une nef,
Mais, la S.N.C.F,
A contre courant des contractuelles,
Est trop rarement ponctuelle.
Aussi, prenant mon mal en patience,
Assis, sur le quai en silence,
Je rattrapais le temps perdu
En goûtant les grands crus, amendés par le temps,
De la littérature.
La littérature, c’est de la confiture…
Il se présenta à moi de la sorte.
Fagoté comme un as de pique,
Il sortit un pack de son sac,
Un briquet de son froc,
S’assit, posant ses yeux, menaçant,
Sur le plouc d’à coté tiré à quatre épingles
Qui le dévisageant commençait à jaser.
Je sentis son besoin de s’épancher,
Et je ne pus l’en empêcher…
J’appris qu’avec son chien, ils dormaient sous les ponts,
Que dans une heure ils se rendaient en Avignon,
Pour rejoindre quelques amis kepons
Qui retapaient une bâtisse sans pognon.
Il me fit feuilleter le livre de maximes,
Qu’il traînait dans sa poche avec quelques centimes
Il contenait de vieux proverbes,
Et des portraits d’hommes illustres,
Des morceaux de romans,
Des ballades en rimes…
Pour lui, si contradictoires soient-elles,
Chacune de ces phrases lui avait servi,
Tantôt à affronter, tantôt à supporter,
Il n’alla pas jusqu’à me dire aimer la vie.
Dans ce gaillard robuste, effrayant, impulsif,
Touchant, perçait à jour le regret convulsif
D’un passé trop pesant.
Alors, là, sur le quai, virilement,
On se serra la main un court moment
Et en nous séparant
On se souhaita bonne route et beau temps.
© L'Amant de Saint-Jean, de Vedrana Donic', 96 pages, 149*210 mm, 18€, ISBN :
978-2-9528442-0-8.
Le livre L'Amant de Saint-Jean est un recueil amoureux. Il évoque des sentiments difficiles à exprimer : la
passion présente constituant deux êtres, le quotidien du couple, l'instant, et l'émotion unique. C'est un travail de forme, représentant une femme et un homme aux corps démesurés sans recherche
d'esthétique particulière, des couleurs qui débordent des traits, des corps grossièrement dessinés, des collages de matériaux récupérés au jour le jour, de petites phrases sensibles telles des
images à part entière. Ce sont des moments personnels et communs à chacun à la fois.
http://www.vedranaeditions.com
...
© Vedrana Donic'
Amertume d’un âge aux vues concentriques de ses failles -
Négligemment j’inspire
Et l’arbre m’avait reconnu
- Lui -
Comme séparé de ses racines
Mais s’élevant d’un même sol
(Alors l’arbre surprit le ciel)
J’amasse mes souvenirs rêvés
Au temps de mon enfance…
Assis sur ce banc de Florence,
Je trempe mes lèvres dans ma Guinness,
Tout près de moi une belle gonzesse
Plaisante avec une insouciante indifférence.
Les touristes passent, eux, ils ne font que passer,
Tout chez eux : leur tee-shirt de marin,
Leur short bleu marine, m’agace…
Dans ma torpeur je rêvasse…
Une Italienne,
Toute de noir vêtue,
Me fixe d’un œil de chien battu
Elle est en deuil, je la comprends.
Au loin les ballades des musiciens
Apaisent les gestes prestes
Des autochtones nostalgiques
Des longues promenades équestres.
Mais, déjà, je me redresse
Fiévreusement,
Clopin-clopant, je marche jusqu’à la gargote.
Sur la carte, les prix sont culottés,
A une table des vieux jouent aux dés ;
C’est jour de fête je commande
Un cocktail : rhum, poire et amandes.
Mes yeux se lèvent vers l’horizon,
Les musiciens musèlent la chanson,
Mes voisines de table me saluent,
En cette langue étrange et familière
Qui donne à leur discussion,
Un accent dégagé et des notes légères.
Et déjà en cadence,
Les visages défilent,
Dansent des inconnus avec des filles,
Mes souvenirs, ma vie, tout tangue,
Et parle ma langue natale.
Florence,
N’est plus qu’une chimère,
Comme ces lieux où l’on espère
Trouver l’oubli et le repos
Mais, qui, cruellement,
N’ont rien d’intime et de ressemblant
Avec les délices que comptait
Goûter, ici, notre imagination.
Alors je m’égare, fiévreux, les mots
Glissent sur le papier comme un tombeau,
Ma main papillonne électrique,
Et je ne peux stopper sa gymnastique.
Soudain Florence semble sombrer dans la Renaissance,
Mais de ses cendres ne renaissent
Ni mes espoirs ni mes sens
Qui se consument,
Par avance, comme l’essence.
Mort alors d'un excès de sang neuf irriguant son cerveau
on dit qu'il vit rouge la
dernière minute de son existence
Coup de sang et filtre à particules de ses colères
la buée s'éleva appauvrie d'une longue sécheresse
aboutissant à une forme nouvelle de coagulation
Si alors on l'avait bien compris
- sachant qu'il ne prononçait plus qu'une syllabe sur deux -
il aurait parlé de ses caillaux
comme d'un troupeau sombre de brebis
s'agitant sur un astre d'évaporation
L'évidence même de son prochain désert
ne l'empêchait de penser à la pluie
à une certaine émulsion retrouvée
et au retour probable de la fluidité
La grève des bords de mots est un sable rêche
Roulé de vagues de silence
Les marées de l’absence aiguisent les arrêtes pointues des cailloux salés
Sur le bord des lèvres, là où s'éteignent les appels qu’on ne crie pas
Par décence
Un vieux pêcheur muet lance une ligne
Dans un bruit mat qui se noie aussitôt
Le muet parle à des sourds
Ils avalent les phrases sans en recracher un morceau
Et ça fait un désert si blanc que le pêcheur baisse sa casquette
Protège ses yeux
Et ramène sa ligne
Ca ne mord pas aujourd’hui
Je me détruisais savamment,
Alcool et cigarette :
Je vivais rarement.
Je m’interdisais de rêver,
De tisser des histoires,
Et de chanter de la musique envenimée
D’espoirs percés.
Je l’ai trouvée jolie comme un chagrin.
Moi, qui mêlais l’amour avec l’ordure
Je fus confus, confondu… Confiant ?
Je voulus tout recommencer, tout romancer.
Dès lors, l’autre n’existait plus.
Je voulus tout recommencer.
Je l’inventais profonde
Et ma pensée féconde
Tressait sur ses bras minuscules
Des caresses tremblantes,
Des baisers ridicules.
Je voulus tout recommencer.
Et je relus
Les Lamartine, les Musset,
Ses lèvres dansaient dans ces vers mièvres,
J’époussetais mon passé poussiéreux,
Je la rêvais mélancolique,
Triste au possible.
Je voulais l’amuser,
Pantin, je lui écrivais sur la peau
Ces mots d’amour
Que je croyais, pour moi, à jamais corrompus.
Je lui rechantais mes chansons.
Absente ?
Je me rongeais les ongles,
Je devenais cinglé
Et j’apercevais dans la glace
Les sangles du passé.
Je redécouvrais la nature :
Ces couchers de soleils que je trouvais idiots,
Et, d’un air satisfait je regardais là haut
Seul, dans ses bras chétifs, les étoiles luisantes.
Je voulus la décrire
Et je l’ai regardée des heures,
Je l’ai regardée rire
Et je l’ai regardé dormir
Mais je n’ai pas su la décrire.
Elle était jolie comme mon chagrin
Et son chignon à ses cheveux
Lui donnait un air enfantin…
Depuis que je l’aime je sais
Etre avec elle malheureux.
