« Nous n'avons fait que fuir » est un album de Noir Désir enregistré en public dans le cloître du couvent des Ursulines le 21 juillet 2002, lors du Festival de Montpellier-Radio France et publié en 2004 aux éditions Verticales. Il contient un seul et unique morceau de 55 minutes sur un long poème de Bertrand Cantat.
Je vais pâlir un jour
Et refermer l’objet de mes lectures -
Devrai-je dire le noir de mes yeux face au monde ?
-----En attendant
La musique emplira ces journées
Comme l’eau les gours d’un torrent
Comme le soleil mûrissant le grenat des raisins
J’essaierai d’être simplement au monde
Et d’ouvrir tous mes sens à sa beauté absurde
J’apprendrai à défaire mes peurs et à me sentir vrai
-----Alors
Tout ne me semblera plus transitoire mais
Là au moment où ça est -
Dans son acceptation et son
« Comme un éclat de rire
Vient consoler tristesse »
Damien Saez
Triste archange au paradis des fous
Voilà que nos chants tes cris secouent
Nos braises frayeurs fragiles en chacun
Regrets faussement éteints vivants chagrins
Méchantes sont les heures perdues de chemins en chemins
Tes poèmes pleurent le picaro humain
Ses rêves goulus qui brûlent son gosier chaque nuit
Et ses amours violentes à brûle-pourpoint
Sa voix étranglée par les treize coups de minuit
Cette Méchante que tu nommes putain de belle vie
Vos voyelles mutantes les colorées
Ne sont pas à vendre
Ne cesses-tu de nous rappeler
Nos voyelles, lettres frêles égarées dans le ventre du serpent alphabet, moins extravagantes
Sont à retordre à sophistiquer
Mouillées d’un alcool frondeur dans un savant désordre
Insignifiant anonyme On fait bander sa plume Mouiller la rime Enfin, fuir
Le réel
Et jouir quelquefois,
Et l’on zigzague Divague En vogue La vague A l’âme
Attendant L’ascension L’échafaud Direction l’Eternel
Tu sais moi j’ai les ailes exténuées déjà
Un rien de poésie à r’cracher sous la nuée tu vois
Et j’imagine déjà l’épitaphe Mélancolie sous l’oranger surplombant ma stèle
A faire grincer l’étoile qui palpite dans tes flammes
A Toi l’angelot grand diable d’écorché
Ton lamento se répand sur nos ombres qui clopinent sur le pavé
– lavé, l’extérieur nuit, luit –
Brillent les mirettes tende l’oreille à ta musique jets de pierres en poésie
Toi le poète le crieur le loup, résistant l’ancien l’afghan est mort comme son souvenir en chanson sa petite histoire
Va s’échouant en
Harakiri dans l’enfer des caniveaux
Trou noir et béant, bénissons d’avance nos mémoires
Bouche-bée, et
En chansons ou en talons
Gosier rougis par les pas perdus des femmes errantes, au
Gosier rougis par les treize coups de minuit
Et ta voix, l’ange
Pendant que les vers de baisers mangent nos mines tragiques
Rend au poing levé sa dignité qu’on a vite fait d’enterrer
Dans nos estomacs terreux, un rien cyniques
Vois-tu mon Ange ce qui me dérange
C’est l’insupportable couleur de la douleur
La mienne nourrie des leurs
A ceux-là les pourris les gueules safranées
Grimaces muettes farandoles macabres télévisuées aussi vite enterrées
- Guerre salope est la paix ses artefacts sans cesse rideau rouge mille fois levé -
Comédies du Vertige au métronome exact
Armes de destructions massives comme milliards de bénéfices en fumée
Mais nos petits intérieurs repus de quelques vertus sont peuples de mignons, grouillant de vices, je sais
Vas-y court sur ma paume comme un cancrelat toi
Ligne ensanglantée, court, et
La courbe équateur fait goguenard le tour de mon coeur
Et repart à la lune
Et coule ma douleur
Et tourne ma fortune
Et qui toussote croit étouffer le cri pâteux du chien humain
Mais l’ange est vaillant, à ses heures, poète veillant au grain
Au seuil céleste du grand départ pour l’autre bagne
Donne à la vermine impatiente à bouffer des vers
Car la mort parfois promet d’être moins amère
S’écrit-on en prières en oasis de Cocagne
Si je ferme les yeux bien forts sans doute ferais-je moins la fière
Dormeuse rêveillée quelle que soit ma patrie je consomme du sommeil noir
Et de la hargne
Poings d’ironie points de suspension
En suspension
Moderne
Comme l’homme-oiseau mon frère dantesque et noir qui ne s’envole qu’en pensée de son triste territoire
Photogénie grotesque de ce mémorable irakien qui me hanterait presque
Quelle que soit ma nuit mes pensées fument en sommeil ivoire
Vas-y bel ange défonce ta voix quant à moi je reprends anonyme ton refrain
J’ouvre grand mes yeux chimères bleues
Et lève ma plume à la dignité de mes frères chiens
Anonymes monstrueux aux culs défoncés à faire pleurer Dieu
Et faire vomir encore quelques bardamus humains
M’agrippant loin de toute pudeur toxique à ton auréole mélancolique
Nos voyelles mutantes les colorées
Ne sont pas à vendre
Pour les anges égarés saltimbanques fêlés
Autres Cracheurs d’encre Horlas perdus Fauteurs d’Art Craché
Saez
N’aie de cesse de crier
Une infinie tristesse
Descend sur ma lèvre inférieure
Enfumée,
Son sel réchauffe mes paupières
Affamées.
L’autre s’endort,
Innocente,
De la souffrance que j’endure
Contre son sein sauvé des cendres.
Où sont passées
Nos anciennes idoles,
Nos parterres d’étoiles,
Nos chansons,
Nos idylles ?
Sur les toits recouverts de tuiles
Aucune
Rose au corsage.
Pourtant, rien n’a changé.
Si ?
Les enfants se sont assagis…
L’expérience amoureuse
Nous a rendus frileux,
Et nous n’avons pas su sauver des cendres
Un morceau de folie.
Une infinie tristesse
Sur ma lèvre inférieure.
Demain, nous fileront vers les Flandres…
La nuit recouvrira notre silence
Dans une obscène obscurité
Sans étincelle.
Tout marmot, je marchais
Dans les rues de Montélimar,
Mes espoirs se perchaient,
Là haut,
Près de la tour des Adémares.
J’avais dix ans sans m’en douter,
Déguisé en bon écolier,
Je trimbalais dans mon cartable
Des carambards,
De gros boulards,
Et des nounours en chocolat
Chipés dans les bureaux tabac.
Sur les berges du Roubion verglaçaient,
J’inventais déjà sans vergogne
Les vergues de quelques péniches
Sauvages
Qui venaient me chercher pour m’enlever.
Au lieu de ça,
Pour mon malheur, souvent,
Je sentais sans d’égout
Une odeur de sanie,
Fétide et purulente
Qui remontait
De la bouche d’égout.
A mes heures perdues,
J’étais un footballeur,
J’étais Papin, Huard,
J’étais Rudy Voller.
J’aimais à errer
Sur les terrains de pierres
Des centres aérés.
La voix de maman dans la nuit
Me ramenait
Vers cet appartement
De vingt mètres carré,
Où devant la console
Plus d’une fois,
Je me suis consolé.
D’un but
Raté.
Mon amour –
L’intensité d’écrire
L’épuisement
La volonté de dire
Je n’ai plus
La volonté de dire
J’ai consumé
L’intensité d’écrire
En mon amour
D’épuisement
Je ne suis plus
Qu’un murmure de mots
L’immensité d’écrire
Le monde – Je
Ne suis plus
Mon amour
Emmuré dans la rage des mots
[Je parle en saccades claires
Maintenant
Je parle en saccades claires]
En deuil –
Babines retroussées jusqu’aux narines
Avides d’air
J’évoque ma clarté nouvelle
Incisive
Canines plantées dans ce vide nouveau
Mais
L’épuisement
Me gagne encore
En un record
De
temps
En deuil –
À force de murmures fins comme des fils
Qui se joindront en une corde
Une étreinte coulant
Dans le silence –
Encore et
Encore je
Broie cette pomme noire
Pendant
Qu’Adam triture sa glotte
Et que
Ses paroles s’embouteillent dans son cerveau
Macèrent en alcool
S’éloignant des mots –
[Bonne nuit mon amour]
Je veille – oui
Mon amour –
Autour de toi j’entends tes rêves
Je veille
En attendant
La volonté de dire
En attendant
L’accord de mes murmures
En attendant
La clarté
Le silence
Et le vide
