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© Vincent Karle 2008
Texte librement inspiré du solo "Traces" dansé, chorégraphié par Perrine Valli
© Décembre 2008, Grenoble, Le Pacifique

© Fabian Perez, Tablado Flamenco
El' ne paraissait pas
se sentir de trop, non
El' avait les mains moites et respirait la paix
Arrachait des couleurs aux parfums de nos villes
Et s'en émerveillait
El' dansait sur des mots, murmures de machines
Flamenco citadin de rupture et d'ennui
Ne croyant pas ses gestes ou futiles ou beaux
El' les aimait ainsi
Qu'un quelconque silence
Et ses joies funambules ne respectaient rien
En équilibre sur des vertèbres de sens
El' prenait en riant le travers de nos rêves
Les broyait de ses yeux et embrasait leurs cendres
Un accord de stupeur résonnait dans sa voix
El' criait pour nous tous des cimetières entiers
En mélangeant des fleurs aux couleurs de l'hypnose
El' n'avait pas compris la raison de nos masques
Et buvait le réel comme s'il avait été
Un souffle
Un souffle!
Du pinceau de ses doigts il battait démesure
Il voyait revenir cet espace de jour
Incertain
Par lequel il savait qu'elle devait s'enfuir
Ne lui laissant que son image!
Et j'accumule les prémices
La main lancée
vers
l'impact en terre creuse
Distraite dit-on de moi, chose acquise qu’il m’arrive bon an mal an de manquer à l’appel…Présence en pointillés et voilà que mes yeux s’écarquillent en bubble-gum soufflés, grand œufs d’esturgeon clair qui font exploser la paupière, zip-zap fluorescent…Mes doigts sacrément nerveux glissent sur les rails tout en cherchant un numéro à composer sur la ligne du tram A - Fountain, L.A., Poe A ., vitre collée sur le nez, je m’englue dans mes deux-trois incertitudes du jour…et pas de réponse… heureusement un livre est là, défilant de pages en pages…
Littérature méphistophélaire plein les neurones à défaut de couilles ou d’estomac, c’est avec grand peine que je lève le nez de mon nombril invisible. Ultime effort de sociabilité, assez réussi par ailleurs, je hoche la tête lorsqu’une âme assez quelconque surgis de nulle part – respiration moisie, lèvre hirsute, voix karaokée - me crache son profond dégoût des gens qui nous entourent. Quand à moi, heureuse qu’elle n’ait pas remarqué les ondulations sporadiques de mon front sur la vitre, tremblante, dégoulinante de sueur – peu importe, je m’éponge avec une page facilement arrachée du livre – je continue les amabilités d’usage en pianotant sur mon ventre grimaçant.
Décidément cette brave rombière m’importune. C’est malgré moi que je prends, tremblante, un air fiévreux ou rêveur – je ne sais plus car tout va trop vite – j’interromps sa logorrhée nauséabonde en fermant les yeux. Outrée, le bec cloué à la ramasse, elle refait les lacets de ses souliers, talons trois centimètres qui lui serviront dans trois minutes à me démolir les rotules. Encore une fois tout cela n’a vraiment pas d’importance. Modifiant momentanément mon itinéraire – car il est hors de question que j’abandonne la destination Poe A. – je décide de me traîner tant bien que mal vers l’extérieur, au niveau de la station Cargo.
Et dans ma précipitation d’échapper à cette situation somme toute peu agréable, s’agite le souhait profond et sincère que ma main sur le cœur laisse une petite trace rouge dans l’esprit des passagers restés cois.
Tramway A, gorge profonde qui s’ouvre ventre à l’air sur les quais, jamais repu de gueules byzantines et d’oreilles inquiètes, chien aux abois tu n’aboies pas, caravane lasse...
Hep hep ! Papillons improvisés, mes mains calcifères agrippent alors le premier vol d’insectes pseudo-aquatiques qui vient à passer par là, « Hep hep hep attendez-moi », les forçant à faire leur la rengaine qui est mienne… « Savez-vous beaux anthracites que mon cœur s’emballe une fois toutes les autres fois, battant la mesure de vos battements d’ailes encore chauds, et si je m’emporte quelquefois c’est à cause des claquements de porte sur deux de mes quelques heures heureuses, douleur qui ne m’oublie pas, m’enserrant de toute sa force, alors même que vos mouvements mille fois répétés demeurent imperturbables. »
Quelques heures plus tard, une équipe d’experts effectuaient des prélèvements sur ce même quai où l’on avait aperçu pour la dernière fois le poisson rouge qui avait fortement perturbé, par son étrange plongeon entre rails et ciel, la sérénité des voyageurs du tram A en ce jour de grande affluence.
La ville s’endormait j’allais me mettre en branle. La ville s’endormait pour s’éveiller bientôt. Les quelques heures qui me restaient pour passer de l’autre côté. Franchir le gué, traverser le mur, enfreindre et m’évaporer.
Je n’ose vous dire ce que je suis en train de faire. Je dois agir au plus vite et sans rien nommer. La grande, l’urgente sortie à l’air libre.
Ici nous ne sommes pas en prison. Nous devons nous contenter, nous craignons tant de cette boursouflure occidentale là-bas, juste derrière, les biens en masse, le désir qui s'émousse, l’embarras du choix et le dégoût de tout.
Et pourtant je n’ai pas à me plaindre, disons pas plus que ça. Je travaille et je dors, mange et bois. J’ai quelques relations ici et là. Je ne sais pas même si quelque chose d’essentiel pourrait exister en face. J’en doute, à la réflexion.
J’y serais libre ? Oui mais de quoi ?
Libre de traverser. L’entreprise de ma vie. L’obsession de chaque nouveau crépuscule. Traverser m’appartient, absolument interdit. Rien à chercher là-bas, ce sera pire sans doute. Couleurs moins délavées, qui écrasent les reliefs de la perception à force de rivaliser ensemble. Tandis que le mur nous aligne de sa pierre grise et noire, quelque chose paraît avoir orchestré les tons, comme en mineur. Mineur est mélancolie, nous rêvons en demi-teintes, notre univers est assourdi, peut-être même ralenti. Nous sommes attentifs, extraordinairement appliqués à voir le sens qui infiltre les allées trop régulières, brutales, le manque et l’absence pleins d’âme, notre humanité renvoyée fermement à elle-même. Sans appel, nous devons rester, ne pas bouger plus que de raison, nous n’avons pas à convoiter, espérer, chercher ailleurs ce qui nous tient car tout est là sous nos yeux, à peine dans notre esprit, on nous l’a dit. Qui est libre ?
La ville s’endormait et je m’apprêtais à faire cela, traverser, franchir l’obstacle. Presque pour la beauté du geste. Et encore quelle beauté y aurait-il à se lever si tôt à peine couché pour, masqué, enfoui dans l’ombre de la nuit toute compacte, se diriger froidement vers ce but, à portée de main ? Car je suis un voisin, un proche témoin du mur. Je peux le regarder chaque jour, le matin et le soir. Une aubaine, il est devenu mon milieu heure après heure, le centre net de mon existence et de ma préoccupation.
Je devais partir.
Il me fallut considérer ce logement, dont j’allais simultanément faire mon deuil. Je lançai un regard maîtrisé à la ronde, balayant de l’oeil de Méduse mes quelques meubles, les objets, deux photos que je souhaitais laisser là pétrifiés. Ce seraient les vestiges d’un passé soudain révolu même si, je le savais bien, c’était pécher par orgueil que me croire affranchi déjà, échappé à tout ce que j’étais, au seul moi-même que j’aie eu l’heur de connaître un peu.
Je dus fermer la porte, la verrouiller, descendre les escaliers à pas de velours. Sans regarder, sans chercher à savoir, sans même inspirer l’air pour ne rien avoir senti. J’avais pour tout effet un petit sac de cuir usé déjà, y avais seulement glissé le nécessaire.
Il ne faut pas me demander ce que j’espérais, ce que j’imaginais trouver même. Ce serait vouloir m’arrêter, barrer ma route de ces mille scrupules qui m’obligeraient à jeter le regard en arrière. Certains autour de moi avaient été privés de famille et d’amour, empêchés d’assouvir leurs besoins essentiels ou même d’accéder au dehors. Je sais bien l’impudence qu’il y eut à vouloir ainsi partir, résolument obsédé par l’épaisse paroi de ciment. Je n’avais pas souffert. Pas tellement. Peut-être un étouffement imperceptible et lancinant, les affres de ne pas connaître l’éclatant de la vie. Je ne sais plus.
Tout de même j’avais au moins l’impression de ne pas accéder à grand chose, c’est-à-dire, j’avais souvent peur, peur de basculer, de faire un faux pas au beau milieu des gestes interdits. Peur même de me tromper à l’intérieur de moi-même, par le retour d’un sentiment, d’une pensée malvenue. C’est peut-être simplement cela. L’idée vague, même saugrenue, de ce que je pourrais être là-bas.
Lorsque je franchis le seuil, sortis sur la rue, la fraîcheur de l’air sombre m’étreignit. Je ne discernais pas, alentour, les signes d’une vie nocturne. Il ne se passait rien semblait-il, pas un mouvement, même furtif, pas un bruit. C’était assez normal, attendu pour tout dire, j’avais choisi ce moment exactement pour cela : de longs instants de nuit pleine où régnait le vide. Que me restait-il à parcourir, quelle était ma route, si brève, vers l’autre rive ? Quelques mètres jusqu’à la silhouette du mur, l’écran de ciment dur. Et puis l’autre côté : un nouveau point de départ, de déroute, cela n’avait plus d’importance ; je ne me rendais nulle part. J’y allais, c’était tout.
Les longs mètres jusqu’à notre frontière, c’était une rue à traverser, un trottoir puis cette étroite parcelle de néant, ce bout de rien, au pied du mur. Quelques centaines de pas, à découvert. Que pouvait-il m’arriver ? Je n’imaginais rien clairement, je me disais que je n’avais pas, n’aurais jamais tant d’importance. Devenir ce point de mire, à la croisée des regards, ce point que l’on épie, la concentration d’une attention féroce, toute l’épaisseur de moi-même que cela aurait exigé sans doute ! Quel être étais-je, moi, pour perturber l’ordre du monde de mes quelques pas, au point que d’autres êtres, plus loin, suspendent leur regard, m’apercevant par hasard au bout de l’horizon, décident brutalement de me retenir. Au point que l’on empêche mes mouvements, oscillations de la vie et rien de plus, appétit enfantin dirigé vers l’autre côté d’un mur. Est-ce que cela, le désir, cette entreprise audacieuse qui concentrait mon existence brusquement, toute cette affaire, avait même la moindre chance d’apporter dans l’air la plus infime vibration et, provoquant de proche en proche l’écho sourd de l’événement en train de se produire, éveiller la méfiance, puis la cruauté d’un autre homme en train de surveiller ?
Je devrais donc sortir sans honte et marcher, traverser droit devant moi puis m’apprêter à surmonter, comme on s’attaque à la paroi d’une montagne dans la douceur de l’été, sans histoire.
J’étais arrêté par la profondeur de l’air et le silence obscur, par la peur gourde que je n’avais jamais daigné combattre encore. Je ne devais pas le faire, pas cela, me mettre en route, vouloir de l’espace, chercher à atteindre simplement le lieu où l’horizon s’ouvrait. Cela ne se pouvait pas.
Et voici que, un pas après l’autre, le mouvement était amorcé, que ma route, sans débord, se dessinait. Enhardi par cette poussée mécanique, la prémisse de ma danse, le tout début du nouveau monde, je m’infiltrai gauchement dans le soir et princier, en quête du jour naissant, je m’envolai.
Berlin, Juin 2009
©Larsen Visuel, Les Aventures de l'Homme Sans Tête
je n'ai pas un brin
d'imagination
j'exploite et
je ressasse
la fille
le fils
et l'homme
je dissèque la famille
ma caboche, ma cervelle
en milliers
de vers blancs
je recompose
des mots, mes maux
et me remets en tête
salives de poètes
mais la matière grise
est une peau de chagrin
alors je ruse et biaise
je soulève ma calotte
dans mon lobe frontal
un tamanoir grisé
au museau tubulaire
de deux mètres de long
se love au chaud
son tube transparent
pénètre narine, oreille
bouche et autre orifice
pour offrir au cortex
de la matière à moudre
"Avez vous vu le tamanoir ?
Oeil bleu, oeil gris, oeil blanc, oeil noir,"
et non, Monsieur Desnos,
personne, les yeux dessillés
ne voit ma bête
"Je n'ai pas vu le tamanoir !
Il est rentré dans son manoir"
et oui, Robert,
une fois rassasiée
ma bête s'épanche
en substance blanche
quand j'observe un ami
un collègue parler
rire à gorge déployée
je vois langues et glottes
mots et grelots de joie
disparaître aspirés
fourmis noires dans le nez
du tamanoir grisé
Mu LM
