Des rues partout trop larges, parfois douze files en plein centre de la ville, des voitures qui passent continuellement, émettant des salves de bruits désagréables, klaxonnant et accélérant sur
les rues le long desquelles on ne peut parler qu’en criant, où l’on se tait, où l’on marche abruti par la fatigue, fixant l’angle auquel on tournera, l’attendant d’autant plus s’il fait froid, si
l’on est mal à l’aise dans nos habits, si des endroits du corps nous démangent, la représentation de la pollution se surajoutant à ces démangeaisons, le souvenir de la noirceur de l’eau lorsqu’on
lave nos habits, la pensée du contact des habits sur la peau, l’angoisse d’une altération irréversible des tissus corporels, à force de frottements et de contaminations par la pollution, se
gratter dans la crispation, penser que cela ne fera qu’empirer la contamination et déformer irréversiblement notre corps, serrer les mâchoires et serrer dans une main les muscles des mâchoires,
l’angoisse accroissant la crispation, jusqu’aux tremblements, jusqu’à ce que nous arrête l’inquiétude d’un déchaussement de dent, fixer l’angle où l’on tournera, en voulant être chez soi, où l’on
projette de faire quelque chose, mais où il est probable que l’on ne fera rien, où l’on s’allongera sans dormir, s’abrutira devant la télé, dans la mauvaise conscience, la désenvie de vivre,
longer les hauteurs de béton trouées des mêmes fenêtres, les empilements des mêmes appartements, entre lesquels on marche,
[...]
dans la neige sale, la gadoue ou la poussière des morceaux de parc, où les couleurs criardes d’installation de jeux pour enfants contrastent avec la ternissure des
façades, la grossièreté des habitations, la saleté et les odeurs des corps ou de restes de nourriture pourrie, le dégoût de la promiscuité sans gêne, ce contraste avec ces couleurs chaudes
délavées d’objet métalliques tordus et rouillés fichés en terre, où des groupes s’assoient pour boire des bières, ce contraste angoisse, par les représentations de moments de bonheur insouciant,
qui peut-être font appel aux souvenirs des nôtres, peut-être car on ne sait pas, cela est trop diffus, on n’en a pas conscience et l’on n’a pas envie de former des liens, on est juste abêti par
une certaine vision d’insouciance que connote les couleurs criardes de ces objets métalliques destinés aux enfants, on a conscience de rien, on est juste abêti par un état d’esprit suscité par
les couleurs de ces objets métalliques, dont le contraste avec notre désenvie de vivre, accentué par les immeubles le long desquels on marche, angoisse par des représentations qu’on aurait
peut-être pu faire autrement, qu’on n’est pas sur la bonne voie, que c’est trop tard, mais qu’on aurait pu être autrement, avoir une autre vie, une autre façon de voir et de sentir, et l’angoisse
se lie à ces objets métalliques, que l’époque soviétique a planté un peu partout, presque à chaque endroits où il y a de la terre, et l’on marche pour rentrer chez soi, abruti par un travail
auquel on ne se résout pas à s’intéresser, on marche en regardant à terre, sur les trottoirs et les routes mal conçues où l’eau s’accumule en immenses flaques sales pas toujours contournables,
sur la neige souillée de traces d’urine, dans les éclaboussures de gadoue, et l’angoisse liée au kitsch des magasins et des fast-foods provoque le refuge dans la fatigue, la fatigue s’accentue,
nos but deviennent de plus en plus inaccessibles, l’angoisse ressurgit avec force, et les considérations sur la vie, sur les gens, en tant que globalité qu’on rejette, qu’on méprise, qu’on
abaisse ; des rues partout trop larges, qu’on traverse par des passages souterrains, où l’on descend, où l’on doit faire attention de ne heurter personne, où des attroupements devant des
kiosques de nourriture pas fraîche, de films et de musiques piratés, de vêtement imprégnés de la pollution de l’air, de babioles, gênent la circulation des gens pressés – et ceux qui ne sont pas
pressés agacent –, les passages souterrains à l’éclairage morne, desquels on remonte rapidement, la queue pour accéder aux bornes d’entrée du métro, celle pour accéder aux escaliers roulants, les
longues descentes coincé entre des personnes, leurs corps et leurs souffles, sur ces escaliers roulant le long d’affiches publicitaires, des descentes toujours très lentes, à moins de se laisser
aller à un abrutissement suffisamment profond pour ne plus prêter attention au passage du temps, marcher vers le quai dans la cohue, en évitant les gens qui sortent du métro, qui se dirigent dans
la direction d’un escalier pour une correspondance, ou dans la direction de la sortie, qui vous coupent le chemin, qui passent devant vous, que vous devez éviter, qui passent devant la personne
qui est juste devant vous et qui s’arrête, et contre laquelle vous manquez de vous cogner, d’autres qui attendent quelqu’un et qui gênent, d’autre qui gênent parce qu’ils ne savent pas où se
diriger, marcher vers l’endroit qui nous permettra, lorsqu’on sortira, de n’être pas loin du tunnel de changement vers un autre métro, pour éviter une partie de la cohue et de la queue, marcher
rapidement, mais par saccades, dans l’agacement de tous ceux qui gênent votre trajectoire, être dans la rame, se tenir à une barre métallique évidemment sale, être abruti par le bruit et les
cahotements, rester dans un état d’esprit abruti pour ne pas avoir à supporter la voix qui répète qu’il faut être poli, qu’il faut laisser sa place assise aux handicapés ou aux personnes
accompagnées d’enfants, qui le répète dans des inflexions que l’on connaît par coeur, qui provoquerait notre agacement si l’on était pas abruti, regarder la personne en face de soi, qui écoute de
la musique avec un visage triste et renfermé, ou qui apprend un manuel d’anglais des affaires, qui lit un livre sur la religion, un magasine idiot, qui dort, la tête penchée, la bouche
entrouverte, qui a un visage marqué par la fatigue et l’absence de joie de vivre, qui boit de la bière ; marcher entre des compartiments d’habitations encastrées dans des immeubles ternes,
dans l’angoisse et la désenvie de vivre, se dire que l’on devrait peut-être boire de la bière, de sorte que notre état d’esprit serait pour un temps modifié, notre regard fixerait les choses de
façon plus aléatoire, la pupille se dilatant en fixant les objets non seulement ferait que nous ne les jugerions pas, mais ne nous dirigerait pas non plus vers des associations mélancoliques plus
ou moins conscientes, il y aurait une suspension des associations, avec petit à petit l’emprise d’un état d’esprit enclin au lien avec autrui, et aux sorties d’un comportement tendant à cela, une
modification physiologique qui en fin de compte nous pousserait vers autrui, selon les modalités des représentations que l’on formerait, en espérant que nos représentations ne nous pousseraient à
rien d’inconvenant, de malsain, ou de trop ridicule, il y aurait un enthousiasme et un désir de reconnaissance d’un lien gratifiant avec autrui, une confiance dans le délire valorisant que l’on
formerait et dont on souhaiterait un accueil enthousiaste, et se dire alors que l’on devrait avoir des amis, peu importe leur niveau, peu importe leur médiocrité et leur vulgarité, qu’il nous
faudrait des amis avec lesquels on boirait des bières l’été sur les morceaux de ferraille des parcs pour enfants, on boirait de la vodka l’hiver autour d’une table sur un tapis, avec lesquels on
s’assiérait le dimanche après-midi, entre les immeubles, et que peu importe nos buts, et notre réseau d’intentions, qu’il nous faudrait des amis pour avoir des souvenirs, pour vivre des moments
où l’on ait la sensation d’être valorisé dans des scènes que l’on vivrait, et dont garderait le souvenir, d’être valorisé par des scènes, de se dire qu’on a vécu, avoir par exemple éprouvé la
sensation d’un léger abaissement de soi, avec l’intention qu’en retour, notre ami agisse de sorte à former une scène valorisante, et qu’il le fasse effectivement, et qu’on sache qu’on en gardera
le souvenir, que cela se soit passé dans un délire que permet et que masque l’alcool, mais qui ait eu lieu quand même, et que cela s’accumule en nous et nous fasse éprouver plus facilement de
l’enthousiasme, et que le dimanche après-midi, même si la bière est en bouteilles en plastique de deux litres, ne provoquera son habituel mélancolie, ses états d’esprit lié aux temps qui passe, à
la vie qui se gâche, que l’on manque, à la proximité d’une nouvelle semaine abrutissante, de successions d’états d’esprit baignant dans la stupidité, que pour l’investir dans la proximité des
amis, dans les représentations d’amitié que l’on tire de films ou de souvenirs et auxquelles on fait appel à chaque fois que l’on trinque, se servir de la mélancolie des dimanches après-midi, du
temps qui passe et de la vie gâchée, de cet état d’esprit plaintif lié à des représentations imaginaires où l’on nous plaint, pour l’adapter à la façon dont on perçoit la succession de moments
que l’on est en train de vivre avec nos amis, à la façon dont on veut agir sur ces moments, les effets que l’on aimerait obtenir, aux scènes de films avec lesquelles on les lie plus ou moins
consciemment, à la valorisation qu’on retire du moment que l’on vit, et se représenter les sensations de notre état d’esprit comme de l’amitié, et éprouver la sensation agréable d’une
valorisation, et la sensation agréable liée à des représentations plus ou moins conscientes qui font que notre angoisse, notre amertume, sont contrées par la représentation de la sollicitude
de nos amis, et se représenter nos amis comme importants et comme proches, et avoir tendance à ranimer plus ou moins volontairement notre amertume, notre tristesse, pour que la sensation agréable
liée à la représentation de la sollicitude de nos amis ressurgisse, et faire durer cette sensation dans l’abrutissement, et boire à nouveau de la bière, se dire qu’on est heureux en buvant de la
bière ;
[...]
marcher dans les rues, le long des immeubles, dont les façades font ressurgir le réseau de représentations et de
sensations s’articulant autour de notre vie gâchée, de tout ce que l’on s’est représenté autour du gâchage de notre vie, marcher dans les morceaux de parc, en faisant attention à ne pas glisser
sur le verglas, en se disant que l’on a froid et qu’on endure le froid, les façades faisant ressurgir des liens, plus ou moins inconscient, avec les attenances de la représentation de notre vie
gâchée; être dans le métro, cahotant, abruti, regardant la personne en face de soi, abrutie.
Mardi 4 mai 2010
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/2010
14:15
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Par Association RAtUReS - Poésie - Grenoble
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