Dans son habit de lin, rougi par le feu de la cheminée, passe le Père de Noël pour déposer dans les chaussons de laine,
les souliers bien cirés, des joujoux uniformes pour les enfants sages... et les crétins.
Elle reçoit des chocolats, lui, des bouteilles.
Ils ouvrent leurs paquets, sans surprise, sous l’oeil songeur des chérubins.
Pourtant, Noël est bien triste dans une maison sans marmots, avant c’est à peine s’ils le fêtaient !
Les enfants ne savent pas dissimuler leur émotion, leurs sentiments, c’est la vie qui leur apprendra à cacher, pour ne pas souffrir, ce qu’ils ressentent.
Noël, Noël, fête chrétienne, naissance du petit Jésus, Noël !
Un Kir royal et une coupe de champagne.
- Alors ça marche les affaires ?
- Pas mal, et toi, qu’est-ce que tu deviens ?
Du saumon de Norvège, un morceau de foie gras.
- Mamie sait se servir de l’Internet...
- A la SNCF c’est des voleurs...
Sole à l’armoricaine avec son riz sauvage.
- Je ne suis pas d’accord, dans l’administration, y a pas que des bandits.
- Tu aurais dû les vendre avant, tes actions de Cap Gemini.
Dinde aux marrons farcie, enrobée de purée.
- Non, non et non, vous ne comprenez rien !
- Attends !
- De toute façon on s’en fout…
- Mais, il n’est pas là le problème…
- T’avais qu’à l’acheter, toi, cet ordinateur ! »
Brie, fromages de chèvre et tome des alpages.
-Ecoutez ça, moi j’en ai une ! Quel est le point commun entre un pédé et un homme qui saute à l’élastique ?
- Je ne sais pas...
- Heu...
- Si l’élastique lâche, ils sont tous les deux dans la merde.
- Ah ah ah ah ah !
- C’est raciste !
Bûche au chocolat noir et salade exotique.
- Putain, j’ai trop bouffé !
- Ah... moi aussi.
- Bravo Mamie, c’était très copieux.
- Délicieux, mais...
- Les enfants, les enfants venez manger la bûche, c’est mamie qui l’a faite.
- J’en ai une, écoutez.
C’est le papa Noël qui va en Somalie, il demande aux parents : pourquoi sont-ils si maigres vos enfants ? Ils répondent, car ils ne mangent pas. Ils ne mangent pas, alors pas de cadeaux !
- Ah ah ah ah, elle est bonne
- C’est d’un mauvais goût !
Après le dessert, ils gavent leur foie de champagne bon marché, et de chocolats Réveillon,
en se disant qu’il va falloir remettre ça la semaine suivante.
Le grand-père qui se gave plus que tout autre, s’épanche un court instant sur sa jeunesse. Il raconte à ses petits-enfants que lui de son temps il n’avait à Noël qu’une orange, un morceau de sucre et un carreau de chocolat. Il leur dit qu’aujourd’hui c’est une époque heureuse, qu’il n’y a plus la guerre, qu’ils ne savent ce que c’est que la guerre, et qu’ils devraient vénérer leurs parents qui leur offrent de si beaux cadeaux, au lieu de les faire enrager.
Mais, que peuvent-ils y faire les enfants ?
Après tout, ce n’est pas de leur faute à eux si le grand-père n’avait pas beaucoup de cadeaux. Ils se disent que s’il avait été, comme eux, en ce soir de Noël un enfant, il n’aurait pas refusé les cadeaux. Et pourquoi, faudrait-il, d’ailleurs, remercier les parents, alors que c’est papa Noël qui paye la voiture télécommandée, la console, le soldat et ce pull tricoté qui n’était pas sur leur liste ?
Demain, dimanche, certains iront à l’église célébrer la naissance d’un certain Jésus, mort sur la croix il y a deux mille ans pour nous sauver.
Des clochards qui n’ont pas mangé de bûche, à la sortie de la messe feront la manche.
Une famille se tuera sur la route nationale reliant Valence à Lyon.
Des enfants joueront avec leur nouveau circuit électrique.
Des racailles, comme ils disent, commettront un vol à main armé.
Des enfants joueront aux gendarmes et aux voleurs.
L’année prochaine, quelques enfants auront grandi, et, ils ne croiront plus au père Noël.
- Tiens, la pétasse du troisième qui sort son clebs… elle a l’air fatiguée ! A elle, pas de bonjour…Aux collégiens non plus ! Ils m’agacent… avec eux faudrait pas que je laisse mon sac, ils seraient capables de me l’embarquer…C’est onze heures, c’est bizarre que la mémé ne soit pas allée aux commissions, j’attends mon café, moi…Allez, ça défile… ils ont tous l’air pressés…Et puis ces cons ils se ressemblent tous….Faut que je pense à changer de quartier moi…Enfin y’a la petite ici, comment je pourrais lui faire ça ?
Comment c’est arrivé ? Cela n’a plus tellement d’importance. Aujourd’hui, Christian a son monde à lui. Et puis, il ne se fait plus trop d’illusions, on s’habitue à tout.
-Ah ! Ca y est ! Elle arrive, enfin…Merci, Madame Dumas pour le café. Vous allez bien ? Ca va me revigorer un peu, c’est bien meilleur que celui du bistrot d’en face parce que vous seule savez comme je les aime, accompagnés d’une petite pièce…
Christian pose son café par terre, fouille dans son sac et sort sa grille de mots croisés. Tout en noircissant les cases, il regarde les passants. Il aime en même temps scruter leurs visages, leurs visages où il lit comme dans un livre ouvert :
- Un clodo qui fait des mots croisés…On aura tout vu.
Il referme le magazine, c’est l’heure de la petite… il la cherche des yeux, il l’aperçoit toujours de loin.
- Tiens, elle a pas l’air d’humeur aujourd’hui…
L’adolescente s’avance vers Christian et lui lance :
- Alors, toujours le cul par terre !
Il répond :
- Et toi, tu fais toujours la gueule ! c’est quoi cette fois-ci, princesse ?
- Mon père…J’ai eu une sale note en maths, il veut que je prenne des cours le samedi. En plus il m’a chopée en train de fumer un joint…
- T’aurais pas un bout pour ton Cricri ?
- Tu fais chier, j’suis à sec. T’as qu’à taxer tes confrères en face.
- Eux… tu déconnes ! ce sont des parasites, ils tournent qu’à la bière. Ils sont saouls à midi, ils dorment jusqu’à quatre heures et puis ils remettent ça, très peu pour moi…
- Oh mais t’es de la haute maintenant ! Tu fais le difficile.
- Eh ! petite pisseuse tu m’as apporté les bouquins…
- Ouais, je les ai dans mon sac, je comprends pas que tu lises ces conneries, Cricri… ça te sert à quoi ?
- Et toi, pourquoi tu les lis ?
- Très drôle ! moi, j’suis obligée…
- Ben alors, dis-toi que moi aussi.
L’adolescente sort des livres de son sac.
- Tiens, y’a un truc de Saint-Exupéry, un machin de je sais plus qui, tiens voilà Prévert et en peinture, j’ai les lettres de Van Gogh.
- Merci fillette…Tu me dépannerais pas d’un peu de tabac ?
- Tiens, sers-toi…bon faut que j’y aille, j’ai un cours de français avec cette prof merdique.
Une fois l’adolescente partie, Christian feuillette ses livres…Le temps passe…Il s’oublie un peu, il n’a pas envie de penser…de penser à la nuit, à ce soir…Peu à peu, la pénombre envahit la ville. Il prend son barda, se lève, jure : putain de mistral.
Il rôde à travers les rues, cherchant un endroit éclairé pour lire, ni trop peuplé ni trop désert. Des pensées le traversent :
- La nuit, voilà l’ennemie…la petite elle ne sait pas…elle me voit sourire…mais la nuit !
Au moins l’hiver, les centres sont ouverts, mais l’été ! Et avec tous ces saoulards qui débarquent dans le sud en bande…la nuit…si au moins j’avais un chien ou un pote, on se relaierait pour dormir…Cette putain de nuit ! Et encore s’il n’y avait que les flics, ceux là on ne sait pas s’il faut les craindre ou les aimer…Pas de lune en plus…Je vais me poser vers la boîte de nuit, y’a du passage jusqu’à cinq heures ; comme ça au moins, si je me fais taillader on m’entendra gueuler…
" La lucidité est la blessure la plus proche du Soleil " René Char
Ils vont les clairvoyants
Déguster leur souffrance,
Jusqu’à en devenir féroce !
Un jour, désœuvrés, ils se proclament artistes !
Dès lors, chacune de leur ligne est une écharde
Sans cesse boursoufflée,
De morceaux de vie pleurnicharde !
Ils ne vomissent pas,
Le cœur au bord des lèvres,
Ils mâchent et remâchent chaque bouchée
De leur petit Moi !
Des versants de la Plainte
Aux versants de l’Orgueil
Ils se déversent à chaque Instant,
Tissant toujours des vers sans
Saveurs qui seront sensés les sauver !
Alors, bien sûr, ils réclament à tue-tête,
Un frère de misère, une sœur de sueur… un lecteur !!
Qui viendrait éponger les longs poèmes
A l’ossature désossée
Qui s’écoulent le long de leurs paupières immondes !
Et ils s’en vont la plume au cul,
Ne s’agitant toujours qu’autour d’eux même
Ne reniflant pas plus loin que leur luth !
Et ils s’en vont stupides, immobiles
Sans paletot, sans idéaux
Pareils à de vulgaires et tristes PlayMobil.
Au Commencement... du dégoût, il n’y a rien
D’autre que ce qui saccage
Chaque jour un peu plus
La chanson de l’enfance.
Ce n’est qu’après que viennent,
Pour donner forme à ce dégoût,
Les sanglots étouffés
Les souvenirs sanglants,
Les paupières pendantes
Et les renoncements…
Ce soir, tu reviens de la Ville,
Tu reviens
Avide de sarcasmes,
Tu reviens
Des spasmes de la Ville,
Tu reviens
Les idées vagues
Les idées…
Vaselines des Rêves.
D’où le dégoût s’élève… discrètement !
Au commencement du dégoût,
Du moins, du tiens
Il y a les Artistes,
Lézards tristes à l’ânonnement pleurnichard
A l’arrogante catharsis
Qui maquillent en un engagement fade
Une personnalité mièvre!
Ce soir tu reviens de la Ville Rêve.
La ville, d’où le dégoût s’élève bruyamment !
Devant toi
Le soir flambe.
Il n’ya plus rien ici.
Il reste le soir.
Un peu d’orgueil !
Allez !
Contrairement à ce qu’ils disent
Tu n’es pas de ceux qui remorquent les souvenirs !
Elle vit de vertiges.
Suspendue
Comme une longue tige
Aux nues !
Artiste,
Elle écrit quelques textes
Lyriques,
Prétextes,
Mélanges d’amour et de sexe !
Elle se dit originale,
En proie
Aux élucubrations vénales
Et croit
Etre une femme libre
Sans port
En traitant la masse virile
De porcs !
Elle mélange volontiers
Les noms
Liberté, sexualité
Et son
Verbe sonne parfois
Original
Quand elle mêle orgasme et voie
Vaginale.
Pourtant, ses monologues n’ont rien
De très nouveau ;
Même quand elle en vient
A parler du clito.
Elle voudrait assassiner tous les tabous
Comme en son temps Clio…
Allons ! A chacun son ragoût.
Elle fait sa petite vaisselle
Dans sa cuvette féministe…
Je suis artiste
Dit-elle
Et c’est bien pour cette raison
Qu’elle ne se rase plus
